Pourquoi et comment traduire ?

L’exposition Après Babel, traduire actuellement présentée au MUCEM a pu être visitée par plusieurs lauréats. Pour compléter cette visite ou la faire découvrir, Barbara Cassin, commissaire de l’exposition est venue nous la présenter et soulever les questions relatives à la traduction.

Au travers de l’exposition, du choix des œuvres, Barbara Cassin veut nous raconter l’histoire des langues, des civilisations, ce qui rapproche et éloigne les peuples. Au travers des langues on retrouve des cultures uniques et souvent une compréhension difficile, mais par la traduction la tentative est de s’ouvrir aux autres et à toutes les cultures.

Commencements avec la tour de Babel : ce mythe biblique met en avant la construction d’une tour qui a pour but de toucher le ciel afin de se rapprocher de Dieu. Le peuple ayant le même langage et la même idée, la construction avance bien, mais Dieu vient brouiller ce langage unique afin que les hommes ne se comprennent plus, la construction de la tour cesse.

Le mythe de la tour de Babel ouvre l’exposition afin de mettre en avant la difficulté de compréhension entre chaque langue et peuple. Aucune activité ne peut aboutir si personne ne se comprend. Cette tour met en avant la confusion qui règne entre différents peuples si ceux-ci ne communiquent pas de la même façon et ne se comprennent pas. Chaque culture ayant sa façon de s’exprimer, sans traduction, pas d’échange possible.

L’acte de traduction prend donc son sens pour une compréhension globale de tous les peuples, afin de permettre à chacun d’échanger et d’avancer ensemble.  On se rend alors compte que les traductions varient : chaque langue étant unique, il n’y a jamais une seule traduction mais plusieurs possibilités selon le sens que l’on entend.

Ceci résulte donc en une perte obligatoire lorsque l’on traduit, on met en avant le sens premier mais l’on peut perdre la subtilité exprimée dans le texte. De même, certains termes sont uniques à la langue. Il existe donc des intraduisibles, ils font référence à une culture précise et ne se retrouvent donc pas dans une autre langue.

Autre forme de perte, la construction du sens. Le rapport politique est intéressant à soulever ici car on retrouve ce changement de sens dans différents textes politiques internationaux. La perte du sens dans la traduction peut être utilisée pour des propos politiques détournés, le sens varie et le manque d’un mot peut changer le sens complet d’une phrase et donc transformer l’idée même.

Mais traduire c’est également savoir faire avec la différence. Traduire c’est s’ouvrir aux autres, comprendre la culture de chacun et ses influences. L’ouverture sur le monde par la traduction de textes et d’ouvrages. On apprend par exemple que Tintin est traduit dans plus d’une centaine de langues différentes et que ses aventures sont donc connues dans le monde entier. Pour certains textes la traduction s’avère plus compliquée, ce qui nous amène au sujet délicat de la traduction de la parole de Dieu (bible en hébreu ou en latin). On ne traduit pas le Coran, on traduit seulement le sens, l’arabe reste la langue unique du Coran. La religion reste quelque chose de difficile à traduire, la parole de Dieu ne peut être déformée et doit rester fidèle, grande difficulté donc de traduire les textes religieux.

La culture au travers de la langue est très représentative dans les expressions et faits communs. Certaines expressions représentent une idée similaire mais ne s’expriment pas du tout de la même façon. Les expressions sont uniques pour chaque pays et chaque langue, selon son histoire et ses représentations. “Il pleut des cordes” en français se traduit par “It’s rainning cats and dogs” (il pleut des chats et des chiens) en anglais. La culture influence directement la langue et la rend unique.

La langue des signes a elle aussi différentes influences et change selon les pays. Il n’existe pas à ce jour de langue des signes universelle, ainsi le langage non oral est également différent selon les pays, la langue des signes se traduit par des gestes différents pour chaque culture. La vidéo de l’exposition nous permet de connaitre les différents signes pour un même mot selon le pays où la langue des signes sera pratiquée. On voit ainsi que la culture influence une nouvelle fois énormément les signes et la façon d’exprimer une idée.

L’idée de créer une langue unique est bien entendue présente, en avançant le fait que l’on suit tous les mêmes idées mais que nous sommes tous marqué par nos cultures. Il faut donc une langue neutre et facile à apprendre pour chacun. C’est ce qui a été tenté avec l’Espéranto, une langue internationale existant depuis 1887. Le nombre de locuteurs reste difficile à évaluer, les estimations sont de 2 millions d’espérantophones dans le monde. Mais une langue reste l’empreinte de notre façon de vivre, de nos habitudes, de notre culture : elle ne peut pas être dénuée d’un sens et est donc difficilement universelle.

Les langues se forment par convention, on choisit des mots qui prennent un sens pour nous. C’est ce qui rend chaque langue et chaque civilisation uniques et ce qui constitue la richesse de ce monde. Une langue est une énergie en acte et elle évolue. Chaque langue est une vision du monde.

Une langue différente est une vision de la vie différente“, Federico Fellini

Amélie Esnault, lauréate 2016

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