L’engagement d’une blogueuse et activiste

By 17 janvier 2017 janvier 22nd, 2019 20 - Marseille-Tunis 2017, Conférences, Promotions 2016

Mardi 17 janvier 2017 : journée forte en émotions.

Après avoir planté plus de 300 arbres dans le cadre du projet « Acacias for All » de la jeune et émouvante activiste Sarah Toumi, après avoir partagé nos questionnements et nos ressentis avec Martin Hirsch et Olivier Poivre d’Arvor, après avoir découvert avec émerveillement le site antique de Carthage, nous retournons à l’hôtel. Fatigués et bouleversés par tous ces témoignages.
A ce moment-là, nous ne nous doutons pas encore du choc émotionnel que nous allons subir à l’écoute du discours de Lina Ben Mhenni, blogueuse de la révolution tunisienne.
Au cours de cette conférence, où différents sentiments s’entremêlent, Lina Ben Mhenni partage avec nous son histoire, la façon dont elle vit le changement en Tunisie ainsi que ses espérances pour les années à venir.
Flash-back.

Son engagement : pourquoi, comment, avec qui ?
17 décembre 2010 : immolation par le feu de Mohamed Bouazizi.
La population se révolte, le régime s’embrase, la révolution éclate. Début du printemps arabe. Le combat pour la liberté semble entrer en marche. Et pourtant, il ne commence pas là. Pas pour la Tunisie, pas pour la jeunesse tunisienne, pas pour Lina Ben Mhenni. Son combat, à elle, débute bien avant.

Lina Ben Mhenni nait dans les années 80, sous la dictature d’Habib Bourguiba. Fille d’un ex-prisonnier d’opinion, elle grandit dans une maison où le débat politique et où la remise en question du régime sont de mise. Dans une société où la censure est omniprésente, où les médias sont pieds et mains liés et où la moindre critique mène directement à la case prison, Lina fait le choix de se tourner vers un média d’expression particulier : le blog. A Tunisian Girl prend vie.

Elle ne commence à y traiter les problèmes sociaux qu’en 2008, date à laquelle prend forme un grand mouvement social dans le sud de la Tunisie. Des manifestations pacifistes s’organisent pour lutter contre la corruption. La police réagit. Trois jeunes sont tués. Pas un mot dans les médias.
A partir de ce moment, Lina s’engage aux côtés d’autres blogueurs Tunisiens pour promouvoir la liberté d’expression et les droits de l’Homme en Tunisie.

2010 marque un tournant dans son parcours : celui du « passage du monde virtuel au monde réel ». Avec deux autres blogueurs, elle décide de sortir protester dans la rue. Comme l’impose la loi tunisienne, elle informe le Ministère de l’Intérieur de cette manifestation. Résultat : ses deux amis sont arrêtés 24h avant l’événement et une descente de police est organisée chez elle. Peu importe. Un Plan B est prévu. Elle invite la population à s’installer sur les terrasses des cafés avec un-t-shirt blanc en signe de refus de la censure. Une cinquantaine de participants pacifistes font face à un millier de policiers armés. Cela suffit à susciter l’intérêt de la presse étrangère, momentanément.

Jusqu’au 17 décembre 2010, Lina continue de soutenir les opposants au régime. Après cette date, elle lance un appel à la manifestation dans les rues de Tunis. La population répond présente, prend des photos, des vidéos. Les médias internationaux se focalisent sur la Tunisie, réclament des directs, des reportages. Lina récolte des témoignages et relate les faits en français, arabe ainsi qu’en anglais sur son blog. Elle se rend à Sidi Bouzid et à Kasserine où elle filme les dépouilles des martyrs, les opérations policières, le désarroi des tunisiens.
Lina devient l’une des voix de la révolution en Tunisie.

En janvier 2011, des centaines de milliers de personnes, dont Lina, se rassemblent en ville malgré les violences policières. Les émeutes se succèdent et les tunisiens appellent le président Zine El-Abidine Ben Ali à quitter le pouvoir. Le slogan « Ben Ali, dégage ! » résonne dans la rue. Un mois de protestations finit par faire vaciller vingt-trois ans d’un règne dictatorial : le 14 janvier, Ben Ali est chassé du pays.

Et maintenant alors ?

Si la Tunisie est aujourd’hui considérée comme une démocratie, elle n’en reste pas moins affaiblie par des décennies d’oppression et de désillusions. Certes, des changements sont survenus ces
dernières années : l’écriture d’une nouvelle constitution, en 2014, respectant davantage les droits de l’Homme ; l’obtention du prix Nobel de la Paix par la société civile tunisienne en 2015 ; l’engagement de la jeunesse en faveur de « l’emploi, la liberté, la dignité, la justice sociale »…
Toutefois, selon Lina Ben Mhenni, la situation économique reste catastrophique, la Tunisie est toujours perçue comme un pays exportateur du terrorisme et les objectifs de la révolution ne sont
pas encore atteints.

Malgré les menaces à son encontre, malgré une vie menée sous protection rapprochée de la police depuis trois ans, Lina poursuit son combat pour participer au changement de son pays. Elle lance
notamment deux actions concrètes en 2016 :
 Une collecte de livres pour les prisons Tunisiennes.
En novembre 2015, alors qu’elle visite des prisons en Tunisie, elle se rend compte qu’aucune activité culturelle n’y est proposée. Cela est un réel problème dans la mesure où plus d’un quart des
prisonniers sont des jeunes –catégorie de la population cible pour les recruteurs djihadistes susceptibles d’être embrigadés (à noter qu’un jeune arrêté en possession d’un joint cannabis écope d’une amende et d’une peine d’un an de prison, comme le stipule la loi 52 du code tunisien. Etant donné qu’il n’y a pas de séparation dans les cellules selon les crimes, des fumeurs de cannabis peuvent cohabiter avec des terroristes et autres criminels.). Il est nécessaire de leur apporter des outils de compréhension du monde via la culture et la lecture. Lina lance donc un appel sur les réseaux sociaux pour recueillir des dons de livres dans le but de les redistribuer par la suite. A ce jour, plus de 15000 livres ont été récoltés. Des ateliers d’écritures sont également en projet pour 2017.
Des ateliers dans les écoles sur les droits de l’Homme et sur la situation du pays.
Beaucoup de jeunes sont encore marginalisés. Certains villages n’ont pas d’accès à l’électricité ou à l’eau courante et certaines écoles sont très pauvres en équipement. Des artistes sont toujours
arrêtés pour avoir critiqués tel ou tel politicien. Pour engager le changement, il faut informer la population, et en particulier la jeunesse, de la réalité de la vie tunisienne.

Au-delà de ces activités, Lina Ben Mhenni continue de sillonner le pays pour apporter son soutien aux acteurs du changement et pour mettre en lumière les initiatives des Tunisiens en faveur de la liberté de parole.

Des questions ?

A la fin de son intervention, après avoir été largement applaudie et remerciée, Lina a pris la peine de répondre aux questions des lauréats. En voici quelques exemples :

Q : Le rôle d’internet a-t-il été déterminant dans la révolution tunisienne ?
R : Le rôle d’Internet a été exagéré. Il s’agit simplement d’un outil. Seule l’action sur le terrain a permis d’aboutir au changement. La mobilisation de la population était nécessaire et primordiale
pour mener la révolution, il ne suffisait pas de rester caché derrière son ordinateur.

Q : Comment fait-on pour mobiliser la population ?
R : Deux étapes sont incontournables. D’abord, il faut montrer son visage pour mettre en évidence le fait qu’on n’a pas peur. On ne peut pas inciter les gens à protester dans la rue si nous-mêmes ne faisons pas l’effort de manifester ouvertement. Il faut donner l’exemple. Ensuite, il faut recourir à toutes les formes d’expression possibles (vidéos, ironie, caricatures…) pour mettre en évidence le malaise de la société et pour toucher le plus de monde.

Q : Comment gagnez-vous votre vie ?
R : J’étais enseignante en linguistique à l’Université de Tunis mais cela fait deux ans que je suis au chômage. Je fais du freelance : des traductions ou des rédactions d’articles.

Q : Il y a eu d’autres immolations avant celle de Mohamed Bouazizi. Pourquoi celle-ci a-t-elle marqué le déclenchement de cette révolution ?
R : Justement parce que ce n’était pas la première fois que cela arrivait. Une grande effervescence régnait déjà dans la société tunisienne. L’indignation était trop forte pour être de nouveau passée
sous silence.

Texte : France-Alexya Malle, lauréate 2016

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