“De guerre lasses”

By 3 juillet 2017 juin 18th, 2018 22 - Autrans 2017, Projections, Promotions 2017

Réalisateur et producteur, Laurent-Bécue-Renard a notamment réalisé le film « Of men and War »  (2014) qui suit des jeunes vétérans américains,  revenus de la guerre d’Irak , pendant leur thérapie.

Plusieurs années plus tôt, il avait réalisé le  film « De guerre  lasses », sorti en 2000, qu’il est venu présenter à l’Université de l’Engagement en  juillet 2017. A cette occasion, il a également animé l’atelier « Vivre sa passion ».

Si le film qu’il nous présente est classé dans la catégorie « documentaire », le réalisateur nous explique qu’il avait en fait  une envie de cinéma, mais qu’il ne l’a jamais appelé cinéma documentaire. C’est pour lui comme une « sculpture », c’est comme cela qu’il l’a envisagé. Il dit ainsi ne pas faire du documentaire mais des films  dans une situation particulière.

Le film présenté à Autrans a été tourné entre 1998 et 2000.  Il évoque  le travail de deuil entrepris en thérapie  par des veuves bosniaques ayant perdu leur mari durant le conflit en ex-Yougoslavie.

Pendant un an, la caméra suit ainsi la  difficile et lente reconstruction de Jasmina, Sédina et Senada,  accompagnées par  deux professionnelles dont leur thérapeute Fika, qui les « ré-entraîne dans l’existence » selon les mots du réalisateur. Ce travail thérapeutique est  « une expérience créative d’un récit personnel qui va nous aider à vivre avec ce qui nous est arrivé, avec la perception de ce qui nous est arrivé ».

Le film suit ces femmes pendant quatre saisons, quatre périodes différentes dans le travail de deuil qu’elles ont entrepris. Ainsi, si l’hiver leur permet de prendre conscience que ceux qui ont disparu ne reviendront pas, l’été évoque la promesse que de nouvelles choses arrivent. C’est d’ailleurs durant cette saison que Sédina, Senada et Jasmina retournent sur les lieux des faits, un moment très émouvant.

Le film montre aussi les manifestations organisées par les familles de victimes pour réclamer des nouvelles de leurs disparus et fait ainsi penser au combat mené en Argentine par les mères et grand-mères de la place de Mai.

Après la projection, vient le temps de l’échange et des discussions avec les lauréats.  Où l’on apprend que depuis le tournage,  l’une de ces femmes s’est remariée, qu’une autre a fait reconstruire sa maison ; et que la troisième est partie vivre aux Etats-Unis.

La caméra entre dans l’intimité de ces femmes, dans leur souffrance. Comment le réalisateur a-t-il pu se faire accepter  parmi ces femmes ? Comment a-t-il choisi celles qu’il allait filmer pendant un an ?

Les femmes dont on suit la thérapie  avaient une énergie vitale qui l’a très vite transporté et qui a fait qu’il a voulu raconter ces histoires-là. Dans  l’après-guerre, il y avait peu de lieux de thérapie. Ces femmes-là ont choisi d’être candidates à ce programme, ce groupe n’est donc représentatif que de lui-même.  Le réalisateur voulait parler de la force de vie en chaque être humain. Mais en un sens, ces femmes l’ont aussi choisi. Elles ont compris que  leur parole pouvait avoir du sens pour autrui.

L’échange avec les lauréats est aussi l’occasion de discuter de la démarche et du montage du film. La justesse de la démarche, le fait de savoir pourquoi on fait les choses, sont des éléments importants pour le réalisateur. Ce film représente un long travail ; près de 300 heures de rush ont été tournées, dont 200 heures de paroles. Comment alors choisir quelle parole montrer dans le documentaire ?  Le réalisateur nous explique qu’il cherchait où était la vérité profonde de ces femmes. Au montage, il cherchait ainsi le vivant dans la matière : « comment trouver, montrer ce qui est vivant, où y-a-t-il possibilité de s’enraciner dans la vie ? » A la fin, il reste une représentation de ce qui a été ressenti. Il faut « aimer ces femmes dans leur humanité » qui est aussi un « reflet de nous-mêmes ». Ce qui frappait le réalisateur, c’est que « la honte de ne pas avoir été traité comme un être humain, ça ne s’efface pas ».

Enfin, il lui était essentiel qu’il y ait une « porte d’entrée pour le spectateur, que la narration soit ouverte et pas une vérité qu’on voudrait nous asséner », et qu’ainsi chacun puisse voir et recevoir le film différemment. Le film est volontairement décontextualisé, parce que l’enjeu est ailleurs, dans un monde où l’on aurait oublié la guerre.

Texte : Gianna Pelletier-Sulmoni, lauréate Printemps 2017
Photo : Milena Ledan, lauréate Printemps 2017

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