Atelier “Le pouvoir et les mécanismes de prise de décision”

“Le pouvoir et les mécanismes de prise de décision
Atelier animé par Thierry de Mazancourt, Safran

Ce compte-rendu est issu des contributions des participants, complétées par quelques observations personnelles que le temps limité imparti à l’atelier ne permettait pas de développer. S’il permet de nourrir la réflexion sur le sujet, il aura atteint son but.

Pouvoir et agir, pouvoir et action
Le vrai pouvoir est lié à l’action, pas à la prise de décision (une décision peut être prise sans être appliquée – cela arrive dans des associations, des entreprises et même pour des lois). Lié à cela, bien que nous n’en ayons pas parlé, est le pouvoir de coercition : celui qui contraint un individu, au besoin par la force ; ce pouvoir est l’apanage des Etats (police à l’intérieur, armée à l’extérieur).
Ce pouvoir d’agir est au fond de chacun de nous. C’est l’énergie que nous déployons pour mettre en œuvre une décision (la nôtre ou celle d’un autre individu ou d’un organisme).
La capacité à mobiliser cette énergie dépend de la confiance en soi. Elle est influencée par le parcours de vie. Nous ne sommes pas tous égaux sur ce point.

Le pouvoir s’exerce à toutes les échelles :
– Sur soi-même : se bouger, se sentir capable ; lié à la confiance en soi
– Dans le monde du travail, suivant les règles de fonctionnement en place
– Sur son entourage, à petite échelle, pour changer la vie autour de soi
– A grande échelle, pour changer le monde (sans que ce soit pour autant synonyme d’en devenir le maître J) – les lauréats de l’Institut ?

Avoir du pouvoir donne-t-il du plaisir ?
Si le sentiment d’impuissance est ressenti comme désagréable, prendre des décisions ou avoir du pouvoir peut à l’inverse procurer du plaisir.
Exercer un pouvoir n’est pas facile. Cela va de pair avec la prise de responsabilité. On observe que certains ne veulent pas exercer de pouvoir (il suffit d’observer comment se passent la plupart des assemblées générales d’associations), peut-être par peur d’assumer les responsabilités qui vont avec.

La légitimité de l’exercice du pouvoir est aussi une question que plusieurs se posent et qui peut être source de réticence : au nom de quoi fais-je cela, ne suis-je pas un imposteur ? comment va-t-on me juger si je prends cette décision ?
Le pouvoir porte souvent une image négative quand il est associé à la politique (dictature) ou à l’entreprise (grands patrons). Exercer un pouvoir, surtout non partagé, peut amener un sentiment de solitude. Prendre une décision peut aussi être ressenti comme difficile à vivre. Tous ces éléments peuvent rendre réticent à l’exercice du pouvoir.

Partager le pouvoir n’est pas facile ; comment prendre des décisions collectives ? On se dit souvent qu’il faut bien que quelqu’un tranche ; pourtant, l’Assemblée Nationale prend des décisions collectives.

Si vous n’aimez pas le pouvoir, donnez-le aux autres
Quelqu’un a posé la question : la femme peut-elle demander du pouvoir ? Personne n’a répondu.

Le pouvoir est souvent exercé par des individus auxquels d’autres ont accepté de le transférer. Quand le pouvoir est donné, on peut s’interroger sur qui le détient véritablement : celui qui le donne ou celui qui le reçoit ?

Pouvoir signifie être maître de. Il implique de la confiance, il y a donc une dimension humaine.
Le pouvoir transféré par contrat – j’accepte d’exécuter une prestation imposée en échange d’une contrepartie monétaire – est ressenti comme impersonnel, peu propice au développement de liens humains, même au sein d’une collectivité (exemple de l’employé soumis au contrat de travail). Certains ont souligné que celui qui exerce un tel pouvoir, non partagé, peut se trouver bien seul.

A l’opposé, le pouvoir partagé (qualifié de « horizontal ») incite à écouter les autres, à réfléchir avec eux et met davantage à l’aise.

Donner le pouvoir peut prendre la forme d’élection, de tirage au sort (Athènes dans la Grèce antique ou récemment -2011- assemblée constituante en Islande ;  jurés d’assise en France) ou de résignation (prise de pouvoir par la force).

Mille et une sortes d’élections
Les mécanismes d’élections sont très nombreux. Ils sont caractérisés par la liste électorale (qui a le droit de vote ?), l’éligibilité (qui peut se présenter ?) et les règles de majorité.

Quelques exemples de critères de sélection des électeurs pour constituer les listes électorales :
– L’argent (suffrage censitaire, en vigueur en France jusqu’en 1848) ;
– L’âge (le droit de vote est passé de 21 à 18 ans en France en 1974) ;
– Le sexe (en France, le vote était interdit aux femmes jusqu’en 1944) ;
– La nationalité (unique – française – ou plurielle – les ressortissant de l’Union Européenne pourront voter aux prochaines élections municipales et européennes en France) ;
– Les résultats d’une autre élection (grands électeurs : présidence de la République en France jusqu’en 1962 ; encore en vigueur pour le Sénat en France ou pour la présidence aux Etats-Unis) ou d’un tirage au sort (désignation des magistrats en République de Florence au Moyen âge).
– La catégorie socio-professionnelle (employé ou cadre pour les représentants du personnel dans les entreprises françaises).

Pour l’élection présidentielle de 2010 en Côte d’Ivoire, quand il s’est agi de reconstituer les listes électorales (le pays était resté 10 ans sans élection), à défaut d’un état-civil tenu à jour, ce sont les chefs de village qui ont donné ou non le droit de vote à ceux dont ni l’âge ni la nationalité n’étaient certains.

Quelques exemples de critères de sélection des personnes éligibles :
– Le casier judiciaire
– L’âge
– La recommandation (500 parrainages d’élus pour la présidence de la République française, conseil de sécurité pour le secrétaire général de l’ONU)
– L’argent (on paie pour être candidat soit directement – suffrage censitaire – soit indirectement – campagne électorale)
– Le résultat d’une élection (cas des scrutins à plusieurs tours : les résultats du tour précédent conditionnent l’autorisation de se présenter au tour suivant)

La sociocratie, mode de gouvernance d’organisations telles que société ou association, prône les élections sans candidat.

Quelques exemples de critères de sélection des personnes élues (modes de scrutin)
– Suffrage uninominal (un seul nom par bulletin de vote) ou pluri nominal, ce dernier pouvant prendre plusieurs formes : les listes sont pré-établies et peuvent (élection municipale des petites communes françaises) ou non (élection européenne en France) être modifiées ; chacun établit sa liste dans l’ordre de préférence (élection des délégués du personnel).
– Scrutin majoritaire : seule la liste ou la personne qui a obtenu la majorité est élue.
– Scrutin proportionnel (pour les scrutins de liste) : le nombre de candidat élu sur une liste est proportionnel au nombre de voix recueilli par la liste.
– Scrutin à 1 tour (législatives au Royaume-Uni : celui qui a le plus de voix est élu), à 2 tours (législatives en France), à nombre de tours indéterminé (candidat à la direction générale de l’UNESCO).

Différents mécanismes de prise de décision

Une décision peut être individuelle ou collective. La décision individuelle peut concerner un collectif (dictature en politique, chef hiérarchique en entreprise).

Une décision peut être émotionnelle ou rationnelle. Ces deux générateurs sont parfois en conflit. L’intelligence émotionnelle existe aux côtés de l’intelligence rationnelle[1]. Il est important d’être à l’écoute de ses émotions mais tout autant de savoir en faire un facteur de décision parmi d’autres. C’est difficile au niveau individuel et encore davantage quand il s’agit d’émotion collective.

Une décision peut aussi être prise de manière aléatoire, par exemple à pile ou face. Si on n’est pas satisfait du résultat, on peut toujours refaire appel à son émotion ou à sa raison pour le changer.

La décision collective peut être prise par :
– vote, avec ses différentes règles, et l’inconvénient de l’absence de représentation des avis minoritaires (il n’y a pas de décision « à la proportionnelle ») ; d’où l’idée de
– consensus : formellement équivalent à un vote à l’unanimité ; en pratique, le consensus est rarement suivi d’un vote effectif, de peur de ne pas constater l’unanimité ; d’où l’avatar fréquent, le :
– consensus « mou » : consensus pris par une assemblée où ceux qui ne sont pas d’accord évitent de se prononcer pour ne pas se faire remarquer, tout en se disant qu’ils sont libres d’interpréter l’application de la décision selon ce qui les arrange.
– consentement : au lieu de rechercher l’accord de tous, on recherche l’absence d’objection ; ceux qui ne sont pas d’accord sont invités à s’exprimer ; leur objection, si elle est recevable, oblige à modifier la décision et la décision finale n’est prise que quand elle ne soulève plus d’objection. Difficulté : définir précisément ce qu’est une objection (en général, un simple sentiment n’est pas recevable). A noter que ce mécanisme de prise de décision donne un pouvoir particulier à ceux qui valident la recevabilité des objections.

La décision collective peut être prise en direct ou via des représentants ; exemple : référendum ou parlement pour les lois, référendum ou syndicats en entreprise, suffrage universel pour le président de la République française ou grands électeurs pour le président des Etats-Unis.

Dans tous les cas, celui qui propose la décision détient un réel pouvoir : c’est le conseil de sécurité de l’ONU qui propose à l’Assemblée générale les noms pour l’élection du secrétaire général et jusqu’à présent, le conseil de sécurité n’a  jamais proposé qu’un seul nom. C’est la commission européenne qui est seule autorisée à présenter des directives au Parlement ou au Conseil. Une assemblée générale n’est autorisée à délibérer que sur les sujets qui sont à son ordre du jour ; il est important de comprendre comment on peut mettre un sujet à l’ordre du jour.

Conclusion

Le pouvoir permet d’influencer les gens. Il est donc parfois vu comme manipulateur. Cette influence sur les consciences apparaît comme une évidence si on associe le pouvoir sur les gens avec la capacité à les faire croire en quelque chose. Les participants à l’atelier ont accepté de se prêter aux règles de fonctionnement qui leur ont été proposées, donnant ainsi du pouvoir à l’animateur. Un Etat n’existe que par la croyance de ses citoyens dans ses institutions[2]. Les indépendantistes Catalans ont cessé de croire en l’Espagne et croient à présent en la Catalogne. A quel moment faire croire devient une manipulation inacceptable est une question de morale et de culture : les Etats-Unis se sont toujours interdit de légiférer en la matière mais leurs présidents prêtent serment sur la Bible ; la France a séparé les églises de l’Etat mais a mis en place une Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

Bibliographie

Sur la démocratie, quelques penseurs du siècle des lumières :
– Montesquieu : l’esprit des lois
– Rousseau : le contrat social
– Condorcet : la forme des élections

Sur d’autres formes de distribution du pouvoir en entreprise (que la hiérarchie) :
– Reinventing organizations,  par Frédéric Laloux, (traduit aujourd’hui en français) chez Nelson Parker ; voir aussi sa conférence en français de présentation de ce livre sur Youtube https://www.youtube.com/watch?v=NZKqPoQiaDE
– Liberté et Cie, par Isaac Getz et Brian Carney, chez Fayard
– La belle histoire de FAVI, par Jean-François Zobrist, chez humanisme et organisations

Sur l’essence même du pouvoir :
– Sapiens, par Yuval Noah Harari chez Albin Michel, qui propose une explication de ce qui a donné à l’homo Sapiens le pouvoir de dominer toutes les autres espèces – y compris humaines.

Pour ne pas se faire avoir – et passer un bon moment :
– Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, par Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, aux Presses Universitaires de Grenoble.

Thierry de Mazancourt, avec l’aide des lauréats participant.

[1] Frédéric Laloux rappelle que l’être humain fonctionne avec 3 cerveaux : dans la tête, au niveau du cœur et au niveau des intestins. Certains parlent de prendre une décision avec leur cœur ou avec leurs tripes.

[2] Notamment la croyance de ses forces de coercition qui font que l’armée et la police acceptent d’obéir à celui que ces institutions désignent comme leur chef.

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