En tant que provinciale qui se respecte, ma perception de la réalité suivait une logique binaire : d’un côté la Bretagne sur son piédestal ; de l’autre le reste du monde la regardant avec admiration. Suite à un récent séjour dans la capitale,  mon mode de pensée s’est vu bouleversé en profondeur. Dorénavant, le découpage se fait entre Paris, la Bretagne (toujours sur son piédestal) et le reste du monde.

J’avais cru, en arrivant à Rennes pour mes études, comprendre ce qu’était une « grande ville ». Prendre le métro seule, m’orienter dans la ville, circuler entre les gens pressés et les touristes… Ce n’était point de mon statut d’étudiante à Sciences Po que je m’enorgueillissais, mais bien d’avoir su m’adapter au rythme d’une petite métropole. Arrivant du Nord-Finistère, j’étais, pour Rennes, une provinciale pur-beurre. Rennaise dans la Ville-Lumière, j’ai pris la réelle mesure de la dialectique Paris/province.

Station de métro Bercy : je cherche des tickets à un tarif étudiant, sans penser que cela puisse exister à Rennes mais pas à Paris. En vain. Etre jeune en Bretagne et dans la capitale, ce n’est définitivement pas la même chose. Avec les 6 Bretons qui m’accompagnent, nous bloquons les bornes pendant 20 minutes : pass deux jours ou carnet de 10 tickets ? Tour à tour, nous insérons douloureusement nos cartes bancaires dans l’automate, et conservons précieusement nos reçus dans l’espoir d’un remboursement ultérieur. 14,90€ pour deux jours sur place, ça donne presque envie de pleurer. Vient l’heure de sortir les plans que nous avons tous pris soin d’apporter : c’est à 6 que nous tentons d’établir un itinéraire, suggérant tour à tour des changements de ligne sans qu’aucun de nous ne sache véritablement quelle direction prendre. L’unique ligne de métro rennaise commence à terriblement nous manquer. Nous finissons par nous engouffrer –au hasard ?- dans une rame. Bondée. Nous commençons à étouffer, mais bons acteurs, prenons un air blasé et habitué. Un orgasme soudain nous tire de notre apparente impassibilité. Regards en coin, coups d’œil discrets. Une femme, sur fond musical, nous encourage à jouir et à nous libérer. Elle crache au passage sur notre société ultra consumériste, nous reproche une tendance grandissante à nous protéger derrière nos écrans et conclut sur notre manque de révolte vis-à-vis de ce monde de merde. Elle descend à la station suivante. Un sentiment de culpabilité se fait sentir dans notre petit groupe. On se sent coupable d’être et coupable d’avoir. A peine débarqués dans la capitale, c’est une autre forme de réalité qui nous éclate au visage. Dans l’indifférence générale. Et je comprends que le pire est là : confrontés à la misère humaine au quotidien, les Parisiens ne la voient même plus. Nous descendons à Trocadéro, direction Mairie de Montreuil. La gêne ne se dissipe pas. Chacun semble réfléchir au spectacle qui vient de lui être offert, quand une voix mécanique annonce une « bonne nouvelle ». Surpris, nous sortons de notre léthargie. Une demande en mariage ? Un tarif étudiant pour les tickets de métro ? Nous attendons que la voix poursuive, mais le métro stoppe. Station « Bonne-Nouvelle ». On se jure intrinsèquement que la prochaine fois, nous ne nous ferons pas avoir. Il s’agit de ne surtout pas trahir notre statut provincial, de se fondre dans la masse en s’attachant à masquer nos origines bretonnes. Plus qu’une journée et demie à tenir.

Paris, on nous l’a vendue comme « la plus belle ville du monde ». L’expérience du métro nous amène à relativiser. Des visites sont calées dans notre programme : direction les Invalides en passant par le Champ de Mars. Français bien que Bretons, l’Education Nationale nous a, à nous aussi, appris à considérer la Tour Eiffel comme un symbole national. A l’heure où, paradoxalement, l’Américain Google met à notre disposition des centaines de milliers de prises de vues différentes de la Dame de Fer, chacun tient quand même à la capturer sur son téléphone portable. On s’arrête. Des protestations s’élèvent, un cadre en costume vocifère (doux euphémisme) : à Paris, on court sans jamais s’arrêter. Architecture Haussmannienne ou Art Nouveau ? Pas le temps de se poser la question il faut marcher, voire courir. Les Parisiens sont-ils encore conscients de l’impressionnante beauté de leur cité ? Ici, il faut être pressé : on se rend compte que le « métro boulot dodo » de Béarn n’est pas qu’un stéréotype cultivé en province vis-à-vis des Parisiens.

« Ô mon Paris, ville idéale », reprenait Bruel à Chevalier en 2002. L’idéalité de la capitale a t-elle réellement pu s’éteindre en l’espace de quinze années ? Ou bien le sublime de Paris se réalise dans une subtilité telle qu’elle échappe à ma perception ? Il faut croire que la ville aux cent visages justifie son surnom par elle-même. Paris semble se révéler différemment à chaque personne qui ose arpenter ses couloirs de métro. Est-il possible de se départir du filtre provincial à travers lequel mes yeux ont toisé la capitale ? Rien n’est moins sûr. Mes voyages au sein du métro rennais ont perdu de leur superbe.

Texte : Athénaïs Sauvée, lauréate Automne 2016

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