Les dessous de la révolution tunisienne, entretien avec Ahmed Galaï

By 23 janvier 2018 juin 19th, 2018 24 - Tunis 2018, Conférences, Promotions 2017

« Si le peuple un jour veut la vie, force au destin d’obéir à sa volonté »

 Ahmed Galaï est un homme qui force le respect. Défenseur des droits humains, il a été au coeur de la révolte populaire tunisienne de 2010-2011, que les médias ont nommé la révolution de Jasmin, mais qu’il préfère appeler la révolution de « la liberté et de la dignité ». Depuis 2000, il est le vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, organisation membre du « Quartet du dialogue tunisien » (avec le syndicat UGTT, l’organisation patronale UTICA et l’ordre national des avocats de Tunisie), qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2015.

Parmi les révolutions successives du printemps arabe, chacune singulière par leur histoire et leur contexte national, la contestation tunisienne a été remarquée internationalement par son pacifisme et sa garantie démocratique infaillible, parfois mise à rude épreuve.

En nous dévoilant les « dessous de la révolution », Ahmed Galaï, ne souhaite cependant pas nous édicter des « leçons à tirer » : « Je ne prétends pas donner notre révolution comme exemple à suivre. ». Tout au long de sa présentation, est avancé le paradigme social de « l’oeuvre sociale civile », résultat de la volonté inébranlable des « forces vives de la société ». La mise en place du « dégagisme », qui a poussé Ben Ali et son régime à quitter le pays le 14 janvier 2011, a été déclenchée avant tout, par la jeunesse tunisienne, qui a joué un rôle clé dans cette révolution. Les 15-29 ans représentent 30% de la population. Ils sont majoritairement diplômés, voire surdiplomés et se heurtent à un marché du travail sans débouchés, où les tractations et les connivences règnent en maitre. « Il fallait balayer le despotisme » admet Ahmed Galaï.

Au-delà de la corruption, avant la révolution, brimades et violations des droits de l’homme par les forces du régime étaient choses communes. Le professeur et défenseur des droits humains fut victime lui-même, à de nombreuses reprises, de harcèlement et de menaces. Il raconte les tentatives du régime à enrayer toute démarche militante : « Sous Ben Ali, le régime a intenté 33 procès à l’encontre de la Ligue des droits de l’homme. Nous en n’avons pas gagné un seul. Suite à cela, nos locaux ont été fermés, nos activités suspendues et nos financements confisqués. »

Déjà en 1974, Ahmed Galaï menait de front la lutte humaniste, et était l’objet de répression. En raison d’un manifeste qu’il avait écrit avec des amis ordonnant « le travail aux jeunes, la sécurité nationale et la liberté », il avait été condamné à un an et demi de prison, alors qu’il n’avait que 20 ans. Il fut gracié quelques mois après par le président Bourguiba, « père de tous mais ennemi des libertés » mentionne Galaï.

Le régime ne fut que plus sévère et répressif lors des années Ben Ali (1987 – 2011). Il basculera le 17 décembre 2010, en raison de l’immolation tragique de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid . L’événement embrasa les milieux militants, syndicalistes, ouvriers, féministes et de jeunesse du pays, partant des zones rurales, remontant à Sfax avant d’atteindre la capitale.

Le sit-in de la Kasbah, sur la place du gouvernement, durera 4 semaines. L’avenue Bourguiba était devenue le lieu de chantiers citoyens. Des agoras populaires émergeaient continuellement. Les divers avis politiques se confrontaient lors de joutes verbales publiques, dans la tentative de trouver un accord sur les bases de la structure politique et sociale de la société de demain. « Le débat entre les antagonismes politiques est primordial. On tend alors vers une société de tolérance, valeur inexistante au sein du régime avant la révolution. L’autre, c’est aussi moi. » souligne, philosophiquement, Ahmed Galaï.

D’un « consensus savant », naquit l’Instance Supérieure de la Réalisation des Objectifs de la Révolution, constitué d’un personnel non élu, désigné par cooptation par les représentants des partis politiques, mais cependant représentatif de la diversité de la société civile (« de tout corps de métier » précise le professeur). Leur feuille de route était composée alors de 3 axes politiques : électoral, constitutionnel et gouvernemental. L’élaboration de la nouvelle Constitution était le fer de lance de la révolution tunisienne. En tant que vice-président de la Ligue des droits de l’homme, Ahmed Galaï n’est pas peu fier de la prise en compte de l’entièreté des articles de la charte des droits de l’homme au sein du nouveau texte de lois. Il remarque le progrès résolument moderne et révolutionnaire que marqua l’établissement de la liberté de conscience au sein d’un pays où les islamistes possèdent une voix politique importante. Il déplore cependant l’absence de l’abolition de la peine de mort.

À de nombreuses reprises, Ahmed Galaï souligne le pacifisme caractéristique de la révolution de son pays, notamment en comparant avec les soulèvements populaires des pays voisins. En effet, la prise de la place Tahrir en Egypte fit beaucoup plus de victimes que pendant toute la révolution de Jasmin. En Libye, la révolte a laissé place à une inertie dévastatrice sur le plan socio-économique, qu’Ahmed Galaï explique par le manque de soutien de la société civile et une répression toujours présente qui menace tout militant d’être exécuté à tout moment. À propos de la révolution de son pays, le professeur nuance aussi son engouement par l’amorce suivante : « une révolution engendre toujours une contre-révolution ». En 2013, ont eu lieu pour la première fois en Tunisie, des assassinats politiques imputés aux forces miliciennes des partis wahhabites que le professeur qualifie de « daechiens ». Les morts de Chokri Belaïd, avocat anti-islamiste et leader de la gauche tunisienne, et de Mohammed Brahmi, chef du Mouvement populaire, parti d’opposition face au parti Ennahda qu’il critiquait ouvertement, ont marqué un véritable coup d’arrêt dans la vie politique tunisienne, alors toujours dans l’exaltation révolutionnaire.

Les différentes forces politiques ont malgré tout entretenu une entente et une force de cohésion qui en plus de leur avoir valu une reconnaissance mondiale, leur a permis de sortir du « marasme » avoue Galaï. Les difficultés économiques persistent cependant, et font actuellement l’objet de contestations vives dans la banlieue de Tunis et dans d’autres régions du pays. Rappelant cocassement que la révolution française a eut besoin de 100 ans afin d’apporter une quelconque stabilité sociale-économique en France, Ahmed Galaï explique la nature des contestations par le jeune âge de la révolution et un dinar tunisien qui ne pèse que trop peu face au dollar et à l’euro. Témoin d’une fougue populaire quelque peu ralentie depuis quelques années, Ahmed Galaï définit son état d’esprit comme « optissimiste », terme emprunté à l’auteur palestinien Emile Habibi, entre l’optimisme et le pessimisme, face à ce futur, qui reste encore à construire.

Texte : Nina Soyez, lauréate Automne 2017 ; dessins Lucie Descartes, lauréate Automne 2017

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