Vers la dénucléarisation du monde…

La globalisation du fait nucléaire, voguant entre les ères « historiques » et « géographiques », a donné naissance à une nouvelle horloge, allégorie des prémisses d’une apocalypse atomique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’aiguille d’un cataclysme humain sans précédent se rapproche dangereusement de minuit, heure d’un supposé Armageddon, nourri de peurs, de fantasmes et surtout de déraison. Véritable miroir grossissant des pulsions thanatiques de l’Homme, le fait nucléaire dépasse l’entendement. Et pourtant, ce n’est pas une fin en soi, mais seulement, un outil, une invention tirée de noms célèbres comme Curie, Becquerel, Einstein, Oppenheimer, entre autres, et donc, ce n’est qu’une technologie parmi d’autres.

L’arme nucléaire est l’autre face d’un même Janus, celle appliquée en matière civile avec les centrales qui ne sont, in extenso, que des applications du fait scientifique. Toutefois, ces applications ont marqué un tournant structurel au cœur du village global, présupposant une démarche universaliste. Cependant, si l’atome alarme tant les esprits, c’est bien que l’Histoire a su prouver que son utilisation et sa gestion sont plus que dangereuses, tant la puissance est phénoménale. L’histoire de la technologie nucléaire s’explique par les difficultés de limiter, de contrôler et de réduire son utilisation et sa diffusion, dès son origine. Paradoxalement, dès sa naissance avec le projet Manhattan, l’arme nucléaire a mis en mouvement un besoin antinomique : celui de son annihilation, notamment afin de ne pas précipiter la survenue de conflits d’une ampleur qui marquerait la fin de l’Histoire, non pas au sens de Fukuyama, mais bien avec brutalité. Les confrontations humaines, avec le recours de la bombe comme modus operandi classique, impliqueraient, forcément, la fin des conflits classiques, des conceptions polémologiques, de la structure westphalienne, de la vision clausewitzienne des rapports interhumains… voire du monde.

Par ailleurs, aussi viral soit-il, l’atome est inclus dans une dynamique perverse de prolifération, induisant une augmentation rapide, incontrôlée et potentiellement néfaste des acteurs pouvant potentiellement le détenir. Le fait nucléaire, ayant été le monopole des États-Unis à sa genèse, s’est éparpillé parmi les États amis, mais aussi, au cœur de pays belligènes par nature, opposés à celui que l’Iran, supposé détenteur de l’arme, nomme « le Grand Satan » (i.e. les États-Unis). Véritable objet de dissuasion au cœur d’un système soumis à une anarchie de fait, un état de nature qui corrobore les pensées réalistes — surtout à l’ère de l’essor massif de la guerre asymétrique —, l’arme nucléaire est une réalité physique bien ancrée sur notre globe, et non pas simplement un concept intellectuel, une posture mentale. Même si l’on peut douter qu’il y ait une acceptation partagée du principe de la dissuasion, au sein de sphères très hétérogènes allant de la société civile au complexe militaire, en passant par les décideurs publics, il est vérifié, indubitablement, que l’arme nucléaire soit devenue, en un demi-siècle, une problématique universelle, par-delà un simple concept socialisé.

En outre, bien qu’à première vue, l’ère du nucléaire soit fractale si on l’articule sur la dynamique des États pluriels, nous pouvons, d’un point de vue global, la scinder en deux, voire trois, temps bien distincts. En gardant une certaine dualité, par souci de simplification, nous considérerons que le premier âge correspond à la période de la Guerre froide, et que le second est plutôt le marqueur de la naissance de la multipolarité, de 1991 jusqu’à nos jours. Précisément, la deuxième ère est d’autant plus complexe à analyser du fait de sa non-délimitation dans le temps et de contemporanéité. En effet, comme elle nous inclut encore, elle ne bénéficie pas encore d’une empirie de rétrospectives qui puisse lui donner un sens défini. Comblée d’incertitudes et de craintes, cette ère nourrit la psychose, l’indignation et les actions multiformes, soit en la faveur d’une abolition totale de l’objet mis cause (avec des sanctions onusiennes ou des tentatives de négociations pour un ultime traité coercitif), ou soit, au contraire, vers une acquisition désirée de la technologie pour ceux qui seraient présupposés ne pas l’avoir, allant des États à des groupuscules radicalisés.

Le monde s’est, par ailleurs, complexifié, devenant un Leviathan à géométrie variable, une Hydre dépareillée. Existe-t-il des solutions pour rééquilibrer les pôles de puissance et faire basculer le curseur des rapports humains vers une paix aronienne, par défaut, et kantienne, idéalement ? Selon Kenneth Waltz, prophète du néoréalisme, les systèmes multipolaires sont plus incertains, plus instables que les configurations bipolaires ou unipolaires. La meilleure façon d’anéantir les guerres internationales, selon lui, serait de créer un gouvernement mondial, qui de son autorité centrale, serait capable de créer et de maintenir l’unité du système en le régulant et en le ménageant en fonction des ressources mobilisées. Est-ce que cela implique que l’on doit garder la technologie militaire en question ? Dans ce prodrome, il n’est pas étonnant de constater que la méfiance, sentiment systématique face à l’inconnu, soit la maestria des enjeux internationaux qui s’accroissent dans un mouvement de boule de neige. Néanmoins, face à l’atome, il est vital d’opter pour l’adoption des comportements les plus pacifiques, unanimement, faute de quoi, les prospectives d’Einstein concernant la Troisième Guerre mondiale se matérialiseraient dans un fracas sans nom, à un point delta t de l’Histoire.

Ainsi, au travers de la crise multiforme étudiée, comprenant les questions relatives au nucléaire et par-delà les enjeux économiques sous-jacents ainsi que les troubles environnementaux occasionnés, peut-il y avoir une réelle normalisation des rapports diplomatiques entre les entités encore stato-centrées, sous-entendant leur conversion consensuelle à une dynamique de dénucléarisation du globe ? Si oui, est-ce que l’on peut l’espérer au travers d’outils normatifs classiques comme un traité ?

Texte et illustration : Idriss Naoui, lauréat Printemps 2017

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