Entretien avec Laurent Bécue-Renard

By 29 juin 2018 décembre 18th, 2018 26 - Autrans 2018, Intervenants, Projections, Promotions 2018

L’Institut de l’Engagement a accueilli pour la seconde fois le réalisateur Laurent Bécue-Renard lors de l’Université d’été à Autrans du 26 juin au 1er juillet 2018. 

Lors de la première rencontre avec les lauréats, son film “De guerre lasses” a été diffusé. Il retrace poétiquement et sensiblement l’histoire de trois femmes qui suivent une thérapie de groupe, profondément marquées par les assassinats de leurs époux durant la guerre de Bosnie-Herzégovine. L’Université d’Autrans 2017 fût une source de stimulation qui l’a amené à prolonger son séjour, animer un atelier “S’autoriser sa passion” et être membre du jury pour l’Institut de l’Engagement.

Cette saison, Laurent Bécue-Renard a présenté “Of Men And War”, second opus de la trilogie “Une généalogie de la colère”.  Son travail porte sur les traumatismes psychiques de guerre, leur héritage et le non-dit. C’est d’ailleurs une question qu’il a abordée avec les lauréats lors de son atelier “En finir avec la guerre en soi ?”. A travers sa démarche artistique et pédagogique, Laurent Bécue-Renard donne une dimension humaine à l’expression du non-dit et des outils pour le capter. C’est par ce biais que “Of Men And War” offre une immersion dans l’intimité d’anciens soldats américains en thérapie de groupe.

Qu’est-ce que t’inspire le contact avec les lauréats de l’Institut de l’Engagement?

Ce qui me touche énormément, et je l’ai ressenti l’année dernière dans le débat, et l’atelier et peut-être plus encore dans le jury, c’est le sentiment que parfois, dans la représentation qui est donnée de la jeunesse, on a l’impression que tout est bouché, mortifère. Il y a une espèce d’angoisse diffuse. Et, à contrario, ce que je vois avec vous tous lauréats de l’Institut de l’Engagement c’est une jeunesse qui a des envies, qui est généreuse, qui a le langage. Je n’ai absolument pas peur pour elle. Je suis sûr qu’elle va très bien non seulement mener sa vie, mais aussi le pays. Ça me donne le sentiment que la relève est assurée.  C’est aussi une image de la France qui me plaît.  Ça me fait plaisir d’être au contact de cette jeunesse-là.

Dans la transmission, moi aussi j’ai fait autrefois mon miel d’adultes que j’ai rencontrés. Parfois je ne les ai rencontrés qu’une fois. Et ils seraient bien étonnés de savoir que la conversation que j’ai eue avec eux m’a sans doute influencé, un petit peu dans telle ou telle direction. Je trouve ça bien d’arriver à un moment de la vie où ça se passe en sens inverse… Même s’il y a encore des gens beaucoup plus avancés que moi dans la vie qui m’apportent au quotidien dans les conversations que je peux avoir avec eux. Je sens aussi qu’il peut y avoir une vraie disponibilité, une vraie demande, une vraie attente et une vraie écoute. Il y a peut-être des petites graines qu’il y a possibilité de semer. J’ai maintenant quelques petites idées sur l’existence, les choses auxquelles je crois et je suis content de pouvoir les partager.

Mais j’ai aussi essayé au cours des ateliers de l’Université d’été de faire réagir des lauréats qui n’étaient apparemment pas sensibles aux discussions, parce que parfois tu peux te construire à contrario et c’est bien de pouvoir l’exprimer.

On n’a pas toujours conscience des réalités du terrain, alors quels conseils donnerais-tu aux jeunes qui veulent s’engager dans le cinéma, la vidéo etc…?

Je leur dirais que c’est fantastique d’avoir un désir, il faut le chérir. Si ça vous a traversé l’esprit à un moment ou à un autre, il faut s’y confronter, il ne faut pas que ça reste un fantasme. On a rarement des regrets des choses qu’on a tentées mais toujors des choses qu’on a pas faites.

Si c’est un désir, il faut l’accomplir. Ensuite, il y a trois choses essentielles.

Le travail : avec ce que tu peux appeler la patience. Je veux dire que rien n’est jamais acquis. Il faut travailler sans auto complaisance jusqu’à ce que tu regardes le résultat et que tu te dises : “C’est exactement ‘ça’. C’était exactement mon désir de départ, et à l’écran, c’est qui je suis.”

La liberté : c’est-à-dire toujours rester en contact avec qui on est. C’est lié à la chose précédente.  Ne pas se laisser détourner, ni par les autres ni par soi-même, par les pièges de la vanité. C’est rester toujours libre dans le processus du travail. Ne pas se laisser disperser par des influences y compris venues de l’intérieur mais qui ne sont pas les bonnes.

La troisième chose c’est la chose la plus importante : c’est l’amour. Créer ne peut jamais être autre chose qu’un acte d’amour.

Dans le cinéma, c’est l’amour personnel, c’est-à-dire chérir mon désir mais pas au sens de “je suis le plus beau ou le plus fort”. Il s’agit d’amour propre, c’est aimer ce qui est en nous dans toute sa complexité.

C’est aussi l’amour des gens avec qui on travaille et qu’on filme, qu’ils soient à l’écran ou pas.

C’est aimer, même si c’est un personnage fictif venu de ton esprit.

Et c’est aussi aimer le spectateur non pas pour le flatter ou lui dire des choses qui le séduisent mais être dans une relation de transmission, lui dire “Je te montre quelque chose parce que je t’aime”.

Quel que soit le métier qu’on fasse, c’est formidable d’être dans la liberté, dans l’amour et dans travail, et aussi dans l’amour du travail de faire quelque chose qui te correspond.

Qu’est-ce que tu espères du public ce soir ?

C’est marrant de poser la question comme ça. Comme je suis dans le désir et la disponibilité, j’attends qu’il se passe quelque chose mais je suis toujours curieux de savoir comment ça va se passer parce que je n’ai jamais d’attentes particulières. Il y a des éléments communs à chacune des projections, mais chaque projection est aussi très différente. Ça peut être lié à la composition du public ou aussi à la première question.

Ce n’est pas tous les jours que j’ai un public de vingtenaires, donc là tout de suite j’ai une espèce d’appétence particulière.

Je vous ai vu réagir à d’autres films ces jours-ci et c’est touchant de voir que d’abord vous êtes libres dans votre parole, que parfois vous êtes dupes et vous vous trompez, mais que souvent vous voyez très très juste.

Dans les projections, il arrive que les gens s’opposent. Comme lors des ateliers, je disais “exprimez-vous si vous vous opposez”, parce que ça permet peut-être d’éviter qu’un abcès se forme quelque part.  Il y a des malentendus et singulièrement dans la représentation. Parfois quand une contradiction s’exprime ça permet de changer de braquet et donc de donner autre éclairage sur la question. Ce n’est pas dramatique de rester dans sa contradiction. Toute contradiction dans la mesure où elle est exprimée dans une manière respectueuse est respectable. On ne peut pas être tous d’accord sur tout. Quand il s’agit de représentation sensible, il y a des manières qui vont toucher untel et pas l’autre, demain l’inverse, etc.

Comment rester ouvert face à la critique quand on a produit quelque chose d’aussi intime ?

Plus tu t’éloignes de la rationalité journalistique, plus tu es à nu forcément, mais c’est la contrepartie à la jouissance psychique. Tu as cette satisfaction, c’est que ce que tu as produit correspond à qui tu es, et tu es d’autant plus nu. Mais je pense que la réponse est aussi liée à ces trois choses déjà évoquées: travail, liberté et amour. Si tu sais que tu es très solide de ce côté là par rapport à ce que tu as fait, tu sais que ce qui est à l’écran est juste par rapport à qui tu es. Dans ce contexte, la critique ne peut guère te déstabiliser.

Parfois tu peux avoir une contradiction mais ça ne remet pas en cause qui tu es, parce qu’il y a eu tout ça en amont (travail, amour et liberté).

Tu peux avoir une contradiction qui vient parce que tu dis une vérité qu’on n’a pas envie d’entendre. C’est trop proche.  Il faut savoir que chaque intervention de chaque spectateur parle d’abord de la personne qui intervient. Et pour cela c’est intéressant, du moment que ça reste respectueux.

Quand on me transmet les critiques que j’ai dans la presse, je me dis “tiens c’est intéressant que ceci soit perçu comme cela”.

On peut faire le parallèle avec l’engagement, parce que dans ta démarche c’est tout ton être qui est engagé. Selon toi quelle est la chose la plus importante qu’on puisse retirer du fait de s’engager ?

On pourrait se dire que souvent l’engagement peut être très identifié, dans l’humanitaire, dans le soin ou autre. Mais je pense que l’engagement peut être en tout chose, toute activité professionnelle ou privée – et aussi bien décider d’élever un enfant, deux ou trois. L’important encore une fois c’est ces questions de travail, de liberté et d’amour.

D’une certaine manière, par rapport à ce qu’est le désir, c’est toujours une question de vie ou de mort, non pas au sens où on peut perdre la vie, mais on peut mourir psychiquement. On peut se perdre si on ne fait pas les choses pour lesquelles on a du désir.

L’engagement, c’est aussi un engagement envers soi. Je dis qu’il faut chérir son désir, du moment que ce n’est pas un désir mortifère, d’abus de l’autre. Je parle d’un désir profond, et ça peut être n’importe quoi.

C’est central d’être habité par l’idée que c’est une question de vie ou de mort. Je ne vais pas me laisser détourner parce que c’est dur, parce que je ne vais pas très bien gagner ma vie. Le désir c’est d’aimer quelque chose qui est en nous et qui nous fait vibrer. C’est touchant d’avoir été attiré par quelque chose. Et a contrario c’es triste les gens qui disent qu’ils n’ont pas vraiment de désir. C’est souvent inexact, c’est souvent qu’ils ne s’autorisent pas à aller vers ce dont ils ont envie, que ce soit dans la vie privée ou professionnelle.

Je pense que quand tu es habité et que c’est une question de vie ou de mort, tu respectes ce que tu fais et te faisant tu te respectes toi-même et aussi les autres.

Interview : Amina Lahmar, lauréate Printemps 2018
Photo : Samuel Loiseau, lauréat Printemps 2018

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